Courrier de Portneuf Journaliste

L’exilé, le comte et le député

Par Robert Jasmin

NDLR : Avant de partir en vacances, notre chroniqueur a laissé à ses lecteurs un texte sous forme de feuilleton léger pour la période estivale. 1er de trois: Une rencontre fortuite Paris, hiver 1968, à deux cents mètres de la tour Eiffel. Je quittai mon centre de recherche, rue Franco-Russe, pour regagner à pied l’appartement de madame Chobert chez qui je logeais. En métro, la ligne n’était pas directe et puis ça coûtait des sous, ce qu’un emprunt de 3 000 $ pour vivre un an à deux ne me permettait pas. Il me fallait pratiquement traverser tout le 7e arrondissement pour me rendre chez moi. Malgré qu’il soit moins froid, l’hiver parisien est humide et quelquefois plus pénible à supporter que nos hivers relativement secs. Il m’arrivait donc de m’arrêter dans un café sans consommer feignant d’y attendre un ami, le temps de me dégeler les pieds. Plus souvent, lorsque je quittais plus tôt, je faisais une pause à la petite bibliothèque de la rue Las Cases pour y consulter de vieux journaux dans le cadre d’une recherche sur Léon Trotski. La passion pour ce révolutionnaire m’avait été transmise par un ami, aussi étudiant en France, Robert Bureau, le père de Stéphan. Je venais justement de sortir de cette bibliothèque en cette fin de journée et je pressais le pas, car il se faisait tard. La rue était presque déserte et mes pas rapides résonnaient dans le soir. C’est peut-être ce qui attira l’attention d’un homme de l’autre côté de la rue. Il m’interpela en m’appelant par mon nom. Je m’arrêtai net. Je le reconnus aussitôt : le père Henri Bradet. Cet homme, un grand intellectuel québécois, dirigeait la revue progressiste Maintenant, largement financée par l’ordre des Dominicains dont il faisait partie. Il avait dû quitter ses fonctions suite à l’intervention de Rome. La revue Maintenant avait pris position en faveur de la pilule contraceptive. Je ne savais pas ce qu’il était advenu de son directeur. « Aumônier des étudiants québécois en France », me dit-il sur ton sarcastique. Le père Bradet avait, en fait, été « exilé » dans une fonction fictive, loin du Québec où il avait été un des artisans de la Révolution tranquille. Notre rencontre inopinée a eu lieu à deux pas de l’immeuble où il logeait, la Fraternité sacerdotale. Bradet s’est enquis de ma situation. Je le rassurai en lui disant que mon loyer n’était que de 50$ par mois. Je pris congé de lui en acceptant son invitation de passer le voir. La semaine prochaine : À l’ombre de Matignon.

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